Mon premier souvenir de ferry remonte à un voyage scolaire en Angleterre à une époque où le tunnel sous la Manche était déjà plus qu’un projet. Bien qu’il fût un passage alors obligé pour se rendre outre-Manche, le ferry comportait déjà une dose d’exotisme au sens de rareté et d’originalité : ce n’est pas tous les jours que l’on prend le bateau pour se rendre sur une île. Le genre de voyage dont l’on se souvient, notamment en raison des remous de la Manche et du gigantisme.

Il me faudra attendre près de 30 ans pour que je reprenne le ferry, avec ce lointain souvenir en tête. Entre temps, faire la liste de tous les changements serait vain mais les deux plus visibles, et qui nous concernent aujourd’hui, sont le fait de vivre dans le sud de la France depuis plus de 15 ans et d’être cycliste depuis bien plus longtemps.
Ces deux changements sont comme des ingrédients supplémentaires à une recette dont les bases sont jetées depuis l’origine. Le ferry est toujours l’antichambre vers quelque chose d’autre. Ce genre de sentiment jouissif où une part de nous se sent en vacances, sans y être tout à fait encore. Une sorte de sas, où l’on est à l’abri des sollicitations et où l’on a conscience de l’espace qui nous entoure.
Deux moyens de déplacement antinomiques ?
Contrairement à l’avion qui abolit l’espace, le ferry nous en donne conscience. C’est peut-être pour ça, qu’il est un partenaire de choix pour le vélo même si cette association peut sembler contre-nature. En effet, quoi de plus différent qu’un gigantesque bateau au fioul lourd et qu’un vélo si léger se contentant de notre énergie musculaire.
Pourtant, le voyage en ferry a ceci de commun avec le voyage à vélo qu’il est lent à l’heure où tout nous pousse à accélérer. Sur le ferry, comme en vélo, on ralentit, on prend le temps d’embarquer, de s’installer ou encore de manger. Prendre le temps, à l’abri des sollicitations (car on ne capte pas longtemps les réseaux téléphoniques), d’observer l’évolution du paysage depuis le pont, de guetter la venue d’animaux dans le sillage du bateau, de s’éloigner d’une côte pour en rejoindre une autre. C’est une expérience qui est très proche du vélo : le paysage glisse sous nos yeux, lentement, avec ses bruits et ses odeurs. Il semble parfois figé et les vastes plaines traversées en vélo semblent proches des mers traversées en ferry surtout que le vent, ami ou ennemi du cycliste, est systématiquement de la partie.
Sur le bateau comme en vélo, la référence au temps s’évanouit face à nos sensations, à notre ressenti intérieur. On reprend conscience que les heures et les minutes sont une invention récente, popularisée par la révolution industrielle qui a développé les cadences infernales. Le temps normé et partagé était une nécessité : on passe de l’horloge publique et partagée sur la place du village à la montre privée puis à l’omniprésence du temps aujourd’hui affiché partout.
En vélo comme sur le bateau, le temps est omniprésent, mais il sait aussi se faire discret pendant de longs moments pour redonner sa place aux éléments et à la lenteur. C’est une sorte de parenthèse qui n’a jamais porté aussi bien son nom : à l’image de la poupe ou de la proue d’un bateau lors du chargement, elle va s’ouvrir et se refermera. Profitons donc de cet instant qui ne durera pas, car à l’extérieur, c’est la frénésie.
Un embarquement frénétique pas si frénétique
Amis automobilistes, il est probable que vos souvenirs de ferry ne soient pas les meilleurs car, avoir le bonheur d’ouvrir cette parenthèse se gagne après une longue attente, parfois en plein soleil, rythmée par le chargement et déchargement des autres passagers. Attendre sur le parking d’un port maritime peut sembler aussi pénible qu’attendre sur le parking d’un supermarché ou dans les embouteillages. L’automobiliste n’aime pas l’attente, elle va contre la promesse de l’ubiquité et la toute-puissance de la voiture. Le cycliste n’a pas le même rapport : l’attente fait partie du paysage dans tous les sens du terme alors attendre quelques temps de plus ou de moins quelle est la différence ?
La différence est d’autant moins visible qu’embarquer un vélo sur un ferry c’est se sentir privilégié. Selon les gares maritimes, le cycliste est assimilé aux motards ou aux piétons et se retrouve mêlé avec ces deux populations qui n’ont rien à voir. Peut-être parce qu’à vélo on est à la fois un deux roues mais aussi parfois un piéton…


Embarquer avec son vélo sur un ferry fait de nous, et c’est suffisamment rare pour être souligné, des privilégiés. On a droit à un embarquement spécifique, souvent avant les voitures pour rejoindre une zone du bateau où notre vélo sera attaché solidement, au cas où il y aurait des remous. Selon la configuration du bateau et la durée de la traversée, plusieurs types de dispositifs existent, de la corde pour amarrer solidement le vélo à un point d’accroche fixe (le plus souvent lorsque la traversée est longue), au porte vélo (vu en Italie en traversant la baie de Trieste), à … rien (le plus souvent lorsque la traversée est courte). Dans ce dernier cas, on reste souvent à proximité du vélo ce qui n’est pas gênant car les autres passagers motorisés font souvent de même. Le privilège a ses limites.
Une fois le vélo embarqué, le navire se referme et la parenthèse s’ouvre. Elle durera plus ou moins longtemps selon l’étendue d’eau traversée, mais sera toujours un moment de votre voyage dont vous vous souviendrez.
Ferrys, bacs et autres vaporettos
Bien que l’on parle de ferry depuis le début de cet article, il est également possible d’embarquer son vélo sur d’autres bateaux tels que les bacs qui sont des bateaux à fond plat pour traverser un cours d’eau, un bras de mer, un estuaire ou encore un lac. Selon le lieu, le bateau peut avoir quelques particularités. Ainsi, à Venise, les bateaux bus sont les célèbres vaporettos mais ils n’acceptent pas tous les vélos !


Quel que soit le type de bateau, il faut donc toujours se renseigner préalablement sur l’acceptation (ou non) des vélos même si le plus souvent il n’y a aucun souci. Il faut également garder à l’esprit que l’embarquement, lorsqu’il ne peut pas être réservé, se fait à la discrétion du commandant de bord en fonction de la fréquentation du navire. Un supplément peut également être appliqué, notamment s’il s’agit d’une longue traversée mais il n’est pas suffisant pour nous faire oublier une chose : c’est toujours bien le ferry.
Quelques bateaux amis des vélos
Durant nos voyages, nous avons traversé de nombreuses étendues d’eau et voici une liste non exhaustive de bateaux, ferry et autres vaporettos qui acceptent les vélos. Ils sont, bien sûr, beaucoup plus nombreux. N’hésitez pas à commenter pour compléter la liste.
- Ferrys :
- Corsica Ferries depuis la France et l’Italie vers la Corse, la Sardaigne, l’île d’Elbe ou encore les Baléares : embarcation possible avec un supplément vélo.
- Jadrolinija depuis la Croatie vers les îles croates mais aussi l’Italie et le Monténégro : embarcation possible et gratuite sur tous les navires à l’exception des catamarans. Des restrictions existent pour les vélos électriques et autres véhicules avec des batteries au lithium.
- Bacs : La traversée en bac ne posent quasiment pas de problème avec un vélo car le cycliste est assimilé à un piéton. Contrairement à un ferry classique, il n’est pas possible de réserver. Nous avons testé avec succès les bacs suivants (mais la liste n’est encore une fois pas exhaustive) :
- Bac du Barcarin et Bac Sauvage (pour traverser le grand Rhône aux Salins de Giraud)
- Bacs girondins (pour traverser l’estuaire de la Gironde)
- Bacs sur la Seine (entre Rouen et le Havre)
- Bac de la Roselière : un très joli bac manuel pour traverser l’Authion sur la Loire à vélo. C’est un bac à chaîne qui est un expérience très agréable car on devient capitaine en tirant la chaîne pour mettre le bâteau en mouvement le temps d’une traversée de quelques centaines de mètres !
- Trieste – Muggia : un ferry bien pratique pour traverser la baie de Trieste (Italie) et éviter les gros axes. Les vélos sont acceptés et sont déposés sur un porte-vélo. Attention, il n’y a que quelques places disponibles.
- Vaporettos : Pour traverser la lagune de Venise en vélo, vous devrez prendre les célèbres vaporettos car il est interdit de se rendre à Venise en vélo. Il faudra donc contourner par le Lido jusqu’a Chioggia pour poursuivre votre route. La complexité réside dans le fait que tous les vaporettos n’acceptent pas les vélos et que ceux-ci peuvent être pris d’assaut à certaines heures. Nous vous conseillons de privilégier les heures « creuses » telles que la pause méridienne ou le milieu d’après-midi.
- Ligne 14 : De Punta Sabbioni au Lido.
- Ligne 11 : D’Alberoni (sur le Lido) à Santa Maria del Mare sur la magnifique île de Pellestrina. Il vous faudra alors traverser cette île, très peu large, jusqu’au cimetière de Pellestrina où vous pourrez reprendre le vaporetto 11 jusqu’au Chioggia, de l’autre côté de la lagune de Venise.


